Une république du Sénégal « non sénégalaise »
- 15. Jan. 2021
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Un policier qui s´était prosterné devant son guide religieux est maintenant définitivement radié de la police à la suite de nombreuses sanctions. Cet acte posé par la hiérarchie policière est en réalité un message pour tout homme de tenue dans le but de prévaloir les institutions de la république sur les « institutions sociales/religieuses ». Mais avant d´insister plus tard sur celles-ci, il faut d´abord dire que cette radiation a été injuste et s´inscrit dans une incohérence totale. La plus grande institution du Sénégal est bien le président de la république. Combien de fois a-t-on vu cette même institution se prosterner devant un guide religieux ? Cette république a-t-elle des limites ?
On n’a pas besoin d´être expert pour comprendre que cette république ne reflète nullement nos réalités socio-culturelles. L´exemple le plus banal est celui de la langue : comment est-ce possible dans un pays que la majorité de ses habitants ne comprenne pas leur langue officielle ? En réalité cette république, elle est très floue. Il faut noter que le mot république s´est transformé à travers les âges. Même si elle est souvent associée à la révolution française, ses origines remontent de Platon, qui avait écrit un livre intitulé « la République », dans lequel il traité des sujets d´ordre métaphysique puis politique. Mais c´est avec la révolution française qu´une nouvelle classe de penseurs fut intégrée dans le but de changer les paradigmes dans la gestion des affaires de la cité (cf. Diagne 2019).
Au Sénégal, c´est cette même conception de la république qui a été transposée, mais dans un contexte social diffèrent. Comme le note Cheikh Oumar Diagne dans son livre « la République privée du Sénégal » : « La république française du Sénégal est née avec l´avènementde la communauté en 1958, elle accède à la ‘souveraineté’ en 1960, c´est l´équivalent de la 1ere république. En 1963, elle subit une mutation de fond sous le prétexte d´un coup d´État manqué avec les évènements de Décembre 1962 et c´est ce que l´on peut communément appeler la 2eme république [...] Le cas du Sénégal n´ayant pas connu de révolutions est plus inquiétant, car la libération du pays n´est pas d´origine maçonnique même si nous retrouvons la franc-maçonnerie spéculative dans tous les éléments de la république ». Contrairement à la France qui s´est inspirée de ses grands penseurs francs-maçons pour préparer l´opinion publique contre le clergé, le Sénégal a foncièrement été influencé par les différentes confréries religieuses. Et c´est en cela qu´on parle d´incongruence avec nos réalités socio-culturelles.
Il faut comprendre que toute réalité sociale est construite dans un cadre sociétal. La façon dont on interprète une situation est étroitement liée avec ce savoir dont on a acquis dans ce même cadre : c´est ce que Alfred Schütz appelle « stock of knowledge ». Le fait que ce policier n´a pas pu s´empêcher de se prosterner devant son marabout se trouve en ce savoir que l´on vient d´évoquer : il s´identifie plus avec ses valeurs ancrées en lui qu´avec des valeurs dites républicaines. Si on prend l´exemple du mouridisme, avec lequel une subculture est née (façon de parler, de s´habiller, identification…), on pourrait même parler d´institutions sociales. En réalités toutes institutions devraient émerger des typifications sociales. Celles-ci se créent à partir d´un processus d´habitus et se transmettent de génération en génération. Ces ensembles d´habitus, de valeurs, qui ont notamment été façonné dans un Sénégal musulman, sont en réalités nos vraies valeurs.
Cette république du Sénégal ne reflète pas les valeurs sénégalaises. Cette radiation devrait nous permettre à poser un débat de fond. Sommes-nous tenus en otage par le biais de la république ?
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